REQUIEM POUR LA RÉPUBLIQUE ISLAMIQUE

Nov 16, 2023

Entretien avec Ladan Boroumand*

Cet entretien a été conduit par Michel Taubmann**

* Historienne, spécialiste de la Révolution française et de la révolution islamique en Iran. Ladan Boroumand est la cofondatrice du Centre Abdorrahman Boroumand (pour la promotion des droits de l’homme et de la démocratie en Iran) du nom de son père, un démocrate iranien qui combattit successivement le régime autoritaire du Chah puis la dictature totalitaire de Khomeiny. Proche de Chapour Bakhtiar, il fut comme lui assassiné à Paris en 1991 par les sbires de la République islamique. Ladan Boroumand a été la colauréate, en 2009, du prix Lech Walesa pour son activisme en faveur des droits humains en Iran.

** Journaliste. Ancien chef du bureau parisien de l’Information d’ARTE, ex-rédacteur en chef de la revue Le Meilleur des Mondes, Michel Taubmann est actuellement directeur d’ouvrages aux éditions de l’Archipel et éditorialiste politique sur la télévision internationale I24News. Auteur, entre autres publications, de : Histoire secrète de la révolution iranienne (en collaboration avec Ramin Parham), Denoël, 2009.

Michel Taubmann — Quelle est la réalité de la contestation actuelle en Iran ? Quelles sont ses spécificités par rapport aux révoltes du passé ?

Ladan Boroumand — Si l’on place la contestation actuelle dans une perspective historique, elle constitue un tournant décisif, par sa durée et son étendue, par sa nature et les idéaux qu’elle défend, et par ses modalités.

En effet, trois mois après la mort de Mahsa Amini, l’Iran est toujours le théâtre de protestations contre le régime islamique, et cela malgré une répression violente et des campagnes de terreur et d’intimidation orchestrées par la police anti-émeute et la milice islamiste (Basij). Selon un rapport détaillé de Human Rights Activists News Agency (HRANA), qui couvre la période allant de la mort de Mahsa Amini, le 17 septembre, jusqu’au 7 décembre 2022, les manifestations se sont propagées — chose inouïe — dans les trente et une provinces de l’Iran, y compris dans 160 villes et 143 grandes universités du pays. Le régime islamique a souvent connu des flambées de mécontentement, mais jamais d’une telle ampleur. HRANA a documenté 544 manifestations de plus de trente personnes, durant les trois derniers mois. Trois mois de protestations ininterrompues malgré une répression qui, fin 2022, avait déjà fait au moins 481 morts. Plus de dix-huit mille personnes ont été arrêtées. Ce mouvement se distingue aussi par ses aspirations laïques, féministes et démocratiques, résumées par le slogan « femmes, vie, liberté ». Les Iraniens voient dans ce régime un danger pour leur sécurité, pour leur prospérité et pour leur bonheur. C’est pourquoi cette révolution célèbre la vie normale, la dignité et les droits humains. Elle fait date dans l’histoire des révolutions modernes. Pour ceux qui ont suivi l’histoire de l’opposition, de la dissidence et de la violence d’État en Iran, le mouvement « femmes, vie, liberté » n’est pas une surprise. On en trouve déjà les prémices dans la campagne de l’élection présidentielle de 2009 et dans les manifestations qui ont suivi l’annonce des résultats.

M. T. — Quels sont les points communs avec le « mouvement vert » de 2009 ?

L. B. — La révolte de 2009 et la terrible répression qui s’est ensuivie ont clos un chapitre dans l’histoire des relations entre la théocratie et la société civile. Un chapitre inauguré par la présidence de Mohammad Khatami et son gouvernement « réformateur ». Entre 1997 et 2005, la société civile iranienne avait pu, grâce aux petits espaces de liberté autorisés par l’État, s’organiser en de nombreuses ONG et promouvoir des principes libéraux, sans toutefois remettre en cause l’existence du régime. Mais ce dialogue entre le pouvoir et la société civile est vite apparu comme un dialogue de sourds, simplement parce que les principes libéraux des droits humains sont incompatibles avec les principes fondateurs de la République islamique. Dans l’ensemble, aucune des demandes de la société civile, qu’il s’agisse d’élections libres et justes, des droits civils et politiques, de l’abrogation des lois discriminatoires contre les femmes, de l’abolition de la peine de lapidation, du rétablissement de la liberté des partis politiques, etc., n’a pu aboutir. La très forte mobilisation à l’élection présidentielle de 2009 contre Ahmadinejad et en faveur du candidat réformiste Mir Hossein Moussavi a été le dernier effort collectif pour changer le régime de l’intérieur.

C’est à partir de 2009 qu’on commence à noter des changements radicaux dans l’attitude des citoyens à l’encontre du régime. Comme si la société avait compris que la source du problème se trouvait dans la République islamique et son idéologie qui, en l’occurrence, est aussi la religion officielle du pays. Après 2009, on assiste à des transformations culturelles profondes aussi bien dans le mode de vie des Iraniens que dans leur comportement à l’égard de la religion. Ces phénomènes étaient perceptibles avant, bien sûr, mais ils se généralisent après 2009. Les grandes révoltes de 2017 et de 2019 sont la conséquence des vastes transformations culturelles qui s’opèrent ces années-là au sein de la société iranienne.

M. T. — On a eu le sentiment, en 2017 et 2019, que les revendications des protestataires étaient surtout d’ordre matériel…

L. B. — Pour beaucoup de commentateurs occidentaux, ces révoltes, réprimées dans le sang, constituaient une réaction exaspérée contre la vie chère (2017) ou contre l’augmentation du prix de l’essence (2019), mais n’avaient aucune portée politique. Or, dès 2017, les slogans scandés par les manifestants ne laissaient aucun doute sur leur dimension éminemment politique : « Le Guide suprême est devenu Dieu, tandis que le peuple sombre dans la misère » ; « Mort au dictateur, mort à la tutelle du théologien » ; « Référendum, référendum, c’est ce que demande le peuple » ; « Quelle erreur d’avoir fait la révolution »… Les manifestants incendiaient les bureaux de la prière du vendredi, le haut lieu de la propagande idéologique du régime. Ils faisaient partie des couches les plus défavorisées de la société iranienne, la classe moyenne inférieure et les pauvres journaliers, ceux-là mêmes que Khomeiny appelait les déshérités et qu’il avait recrutés pour former la base sociale de la République islamique. Les manifestants affirmaient à qui voulait les entendre que le despotisme religieux était la cause principale de leur misère. Puissant et sophistiqué, l’appareil de propagande du régime à l’étranger a réussi à occulter la nature politique de ces révoltes.

Il est dans l’histoire de ce mouvement un incident révélateur qui mérite d’être rappelé. Lors d’une prière du vendredi à Ispahan où, une fois n’est pas coutume, il y avait du monde, la foule a tranquillement attendu l’arrivée du mollah pour lui tourner le dos et scander : « Dos à l’ennemi, face à la patrie. » Cette dynamique culturelle de transformation du régime en ennemi de la nation était à l’œuvre depuis des années, mais elle a fait irruption dans l’espace public en 2017.

Rétrospectivement, donc, on peut voir que la révolution « femme, vie, liberté » s’inscrit dans la continuité de cette rupture, mais cette fois les slogans ont pour objet l’égalité femme-homme, la liberté d’expression qui inclut la liberté de ne pas porter le voile, la liberté religieuse et tous les droits civils et politiques. Le corps de la femme, l’objet de la première conquête de Khomeiny, est devenu dès le mois de mars 1979 le paradigme originel du nouveau totalitarisme islamique. Ce n’est donc pas un hasard s’il est au centre de cette guerre idéologique qui oppose l’État à la société iranienne.

M. T. — Vous parliez des modalités de ce mouvement. En quoi sont- elles nouvelles ?

L. B. — En 2009, les manifestations monstres contre le trucage des élections ont eu lieu à la demande des candidats malheureux et ce sont eux qui, par la suite, ont demandé au peuple d’arrêter. Il y avait un leadership, il n’était pas radical et voulait préserver la théocratie en la réformant. La révolution actuelle n’a pas de leader. En fait, l’anéantissement de toute organisation issue de la société civile a donné naissance à une forme nouvelle, acéphale et désorganisée, de protestation qui rend la répression à la fois plus coûteuse et plus difficile. Chaque femme marchant dans la rue devient une bombe potentielle qui peut exploser à tout moment dès lors qu’elle le décide. Il lui suffit d’enlever son foulard et de crier : « femme, vie, liberté ». Ce faisant, elle parvient à rameuter des passants qui peuvent se joindre à elle et former une petite manifestation, qui à son tour agrège le soutien des automobilistes qui entonnent un concert de klaxons ou de celui des habitants du quartier qui scandent des slogans hostiles depuis leurs balcons.

L’imprévisibilité du moment et du lieu des manifestations constitue un vrai défi pour le régime. Dans un discours qu’il a prononcé le 31 octobre 2022 devant ses troupes, Pouyan Hossein- Pour, vice-président de l’ONG Seraj, proche de la cyber-armée du corps des Gardiens de la révolution islamique, s’étonne de l’audace de la génération Z : « Cette génération ne craint pas les coups, elle résiste. Hier on les a affrontés pendant une heure. Auparavant, quand on les attaquait, ils fuyaient, maintenant ils restent là, ils ne partent pas. Dans certaines rues, on nous jette des pierres, des vases, des fers à repasser des trente immeubles de la rue. »

C’est une guerre d’usure qui se joue en ce moment entre la société et l’État. Dans cette guerre d’usure, l’État détient le monopole de la violence qu’il exerce sans restriction, comme le montre le rapport de HRANA. Le mouvement, lui, jouit d’une immense popularité, d’une grande visibilité et d’un soutien international sans précédent qui l’aide à rester mobilisé malgré la répression. Ce soutien international est d’autant plus important qu’il démoralise les forces de sécurité et la base sur laquelle le régime s’appuie.

M. T. — Quelles sont les catégories sociales concernées ?

L. B. — Toute la population est concernée, pour la simple raison qu’il y a des femmes dans toutes les catégories sociales. Mais les jeunes de 15 à 30 ans constituent la majorité de ceux qui descendent dans la rue. Les deux premières personnes exécutées pour avoir manifesté avaient toutes les deux 23 ans.

Ces jeunes sont également soutenus par les marchands du Bazar qui ont à plusieurs reprises fermé boutique en signe de solidarité avec les manifestants. La plupart des grèves du Bazar ont eu lieu dans les régions kurdes du nord-ouest du pays et dans le sud- est. Mais le Bazar de Téhéran n’a pas été en reste. Selon HRANA, les commerçants ont baissé le rideau dans 53 villes d’Iran où l’on a compté 163 grèves pendant les 82 premiers jours de protestation. Durant la même période, les institutions éducatives et les ateliers d’apprentissage dans 33 villes ont organisé 110 manifestations sur place. Des grèves ont eu lieu dans la raffinerie pétrochimique d’Asaluyeh, la raffinerie pétrolière d’Abadan, les aciéries d’Ispahan, et d’autres usines. Les instituteurs et les chauffeurs de camion ont, eux aussi, cessé le travail.

La réaction du régime à ces grèves a été, d’une part, de payer les arriérés de salaires et, d’autre part, de procéder à des arrestations. Entre le 18 et le 20 octobre, le conseil des contractuels du pétrole qui a organisé les débrayages a signalé l’arrestation de 250 ouvriers. Ces grèves ont cependant été freinées par des considérations financières. Il faut rappeler que, pendant les grandes grèves de 1978 qui ont paralysé le régime du Chah, la plupart des grévistes étaient payés, et aucun ne craignait la violence d’État.

Les cadres et la classe moyenne en général semblent solidaires du mouvement. C’est pour cela que le régime réagit violemment contre des modes d’expression qui sont plutôt inoffensifs. Les agents de sécurité fracassent les pare-brise des voitures qui klaxonnent et vandalisent les immeubles d’où partent les cris de soutien. Le régime a condamné à mort, après l’avoir torturé, un médecin, Hamid Ghare- Hassanlou, qui s’était rendu à une cérémonie commémorant le quarantième jour après le meurtre d’Hadith Najafi, caissière dans un restaurant, tuée par balle le 21 septembre 2022. Cette condamnation suit la mort dans des conditions troubles, en décembre, d’une autre médecin, Ayda Rostami, qui soignait les blessés après les manifestations. Ces tragédies prouvent que le régime essaie, par la terreur, d’empêcher les classes moyennes de soutenir le mouvement.

M. T. — Peut-on évaluer quantitativement l’ampleur du mouvement ?

L. B. — Seules des recherches sur le terrain pourraient fournir une évaluation fiable ; à défaut, il faut se contenter d’estimations. Le nombre des arrestations est un bon indicateur. Elles s’élèvent à 18 426 depuis le début des révoltes. En 2009, plus de 5 000 personnes avaient été arrêtées. En décembre 2017-janvier 2018, elles étaient 4 972, selon un député du Parlement islamique cité par Amnesty International. Les révoltes de novembre 2019, elles, avaient abouti à l’arrestation de 7 000 personnes, toujours d’après un rapport d’Amnesty International. Il suffit donc de comparer pour se faire une idée approximative des dimensions du mouvement actuel.

M. T. — Et quel est le pourcentage de la population qui s’oppose au régime ?

L. B. — Depuis plusieurs années, des enquêtes d’opinion cherchent à répondre à cette question. Dans les régimes autoritaires et totalitaires, les gens n’osent pas dire ce qu’ils pensent au téléphone. Pour surmonter l’obstacle majeur qu’est la peur, un institut, Gamaan, basé aux Pays-Bas, utilise l’anonymat garanti par les sondages en ligne pour évaluer les tendances politiques à l’intérieur du pays.

Afin de remédier aux problèmes méthodologiques dus aux sondages volontaires, Gamaan procède à l’examen des données en fonction de la démographie du pays et emploie d’autres critères de pondération. La première enquête, réalisée entre le 18 mars et le 1er avril 2019, portait précisément sur la légitimité de la République islamique. Elle était donc postérieure à la révolte populaire de 2017, mais précédait de quelques mois celle de novembre 2019. Après le tri et la pondération des données, le nombre total des sondés fut estimé à 172 627 personnes habitant en Iran et 14 208 personnes résidant à l’étranger. Le sondage ciblait la population adulte de plus de 19 ans sachant lire et écrire et ayant accès à l’Internet. Selon le recensement de 2016, 47 millions d’Iraniens correspondaient à ces critères. La question principale était la suivante : « Quelle serait votre réponse dans un référendum portant sur le maintien de la République islamique : oui ou non ? »

Le résultat était sans équivoque : 79,4 % de « non » et 20,6 % de « oui ». Je pense que ces chiffres reflètent fidèlement la réalité. En 2021, juste avant l’élection qui a porté Ebrahim Raïssi à la présidence de la république, Gamaan a voulu en savoir plus sur les intentions de vote. Le nombre de participants à ce sondage était de 68 271 personnes de plus de 19 ans, résidant à l’intérieur du pays. 75 % des personnes interrogées n’avaient pas l’intention de voter, 71 % de ces abstentionnistes potentiels expliquant leur refus par le caractère non libre des élections et leur inutilité. 7 % d’entre eux invoquaient le fait que le Conseil des Gardiens (une institution qui a le pouvoir discrétionnaire d’écarter certains candidats) avait disqualifié leur candidat préféré, et 2 % prévoyaient de ne pas se déplacer à cause de l’épidémie de Covid.

Les résultats de la présidentielle de 2021 sont proches du sondage de Gamaan. Selon les résultats officiels, à prendre avec des pincettes, 48,8 % de l’électorat a participé au scrutin. Si l’on ajoute à cela le nombre de bulletins de vote « perdus » et le nombre de bulletins nuls ou blancs — en tout 14 % de l’électorat — le taux de participation s’établit à 34,8 %, toujours selon les données officielles.

Si l’on compare ce taux avec celui de l’élection présidentielle de 2017, avant les deux révoltes de 2017 et 2019, où 73,7 % des électeurs s’étaient rendus aux urnes, on mesure la gravité de la rupture entre les citoyens et le régime. Il faut se rappeler que les autorités peuvent exiger la preuve de la participation aux élections, un tampon sur la carte d’identité, et que, pour les forces armées et les employés de l’administration, l’absence de tampon peut attirer des ennuis. En 2017, une vidéo a circulé sur les réseaux sociaux, montrant des électeurs arrivés après la fermeture du bureau de vote qui demandaient tout de même le tampon « a voté » sur leurs papiers d’identité. En 2021, selon les résultats officiels, le taux de participation des Téhéranais était de 26 %, le plus bas de l’histoire de la République islamique.

Au vu des manifestations, des grèves et d’autres formes de désobéissance qui secouent le pays sans interruption depuis la fin de 2017, supposer que la majorité de la population s’oppose au régime n’est donc pas déraisonnable.

M. T. — Combien d’Iraniens adhèrent encore aujourd’hui aux fondamentaux idéologiques de la République islamique ?

L. B. — Ce qui est historiquement sans précédent, c’est le rejet de l’islam chiite tel qu’il est promu par le régime. En fait, il semble qu’instinctivement, pour se débarrasser de la République islamique, les Iraniens changent leur affiliation religieuse. Autrement dit, la rébellion contre l’État se traduit par une rébellion contre la religion officielle. La dissidence religieuse en Iran est un phénomène social et culturel crucial qui a pris de l’ampleur depuis 2009. Depuis des années, les autorités mettent en garde contre le fait que les croyants désertent les mosquées au profit des lieux de culte des soufis. Les soufis rejettent l’interprétation littérale du Coran et ne reconnaissent pas l’autorité religieuse du Guide suprême. Il y a aussi l’« islam miséricordieux », que les autorités tournent en dérision en l’appelant l’« islam américain ». Il est prêché par des réformateurs religieux qui prônent une religion séparée de l’État.

Plus préoccupant pour les autorités : les jeunes qui s’autoproclament zoroastriens, phénomène symptomatique de la recherche d’une identité iranienne antérieure à l’islam, ainsi que les conversions clandestines au christianisme.

Peu de gens le savent, mais l’Iran est le pays du monde où le taux de christianisation est le plus élevé (1). La persécution des « apostats » est une question familière pour tous ceux qui suivent de près la violence d’État en Iran. Ces nouveaux convertis disent être à la recherche d’un Dieu bon et paisible qui remplacerait le Dieu vengeur et violent de la République islamique (2). Le régime arrête et persécute les prêtres et les pasteurs des églises clandestines, sans parvenir pour autant à mettre fin aux conversions. En 1979, le nombre d’Iraniens d’origine musulmane convertis au christianisme ne dépassait pas les 500 (3). On ne peut pas s’appuyer sur des statistiques fiables, mais, en 2005, Patrick Johnson, spécialiste de la démographie du christianisme, estimait à 40 000 le nombre de chrétiens issus de familles d’obédience chiite (4). Plus de quinze ans plus tard, l’ensemble de la population chrétienne de l’Iran est estimée à un million (5).

À ces conversions il faut ajouter la diffusion de l’athéisme et de l’agnosticisme — des tendances qui ne peuvent pas être répertoriées.

M. T. — Peut-on parler d’une dissidence proprement religieuse ? Et quelle est sa réalité ?

L. B. — L’islam réformé se distingue du traditionalisme quiétiste chiite par le fait qu’il prône la séparation complète de la religion et de l’État, et qu’il rejette la charia comme relevant de la mission politique du prophète et non de sa mission spirituelle. Un de ses tenants, celui-là même qui a forgé l’expression « islam miséricordieux », considère que la charia doit être reléguée dans les musées sur l’islam. C’est parce que ce chiisme réformé prône la laïcité, les droits de l’homme et la démocratie que l’ayatollah Khamenei le fustige comme étant un « islam américain » — c’est-à- dire, explique-t-il, un « islam libéral ».

L’importance culturelle, politique et sociale de la dissidence religieuse est telle qu’on ne saurait se contenter de données qualitatives ou d’exemples anecdotiques. J’ai donc, dans le cadre de ma recherche, proposé à l’institut Gamaan de réaliser un sondage sur les tendances religieuses des Iraniens. Avec les chercheurs de l’institut nous avons préparé un questionnaire qui a été mis en ligne du 6 au 21 juin 2020. Plus 50 000 personnes y ont répondu. 90 % des sondés résidaient en Iran. Les résultats sont révélateurs. Si 78 % des répondants déclarent croire en Dieu, seuls 37 % croient en une vie après la mort, 30 % seulement à l’existence du paradis et de l’enfer, et 26 % au Mahdi le sauveur. 32 % des sondés disent être musulmans d’obédience chiite, 9 % athées, 8 % zoroastriens (selon le dernier recensement officiel, la minorité zoroastrienne compte 23 109 adeptes), 7 % croyants sans affiliation religieuse, 6 % agnostiques, 5 % musulmans sunnites, 3,2 % soufis, 2,7 % humanistes, 1,5 % chrétiens, 0,5 % bahaïs, 0,1 % juifs et 3,3 % ne se reconnaissent dans aucune des réponses proposées.

M. T. — On est loin du paysage religieux monolithique décrit par l’idéologie officielle du régime !

L. B. — Absolument. Cette réalité culturelle invisible rend parfaitement compte de l’explosion populaire actuelle. Il faut savoir que 68 % des sondés pensent que les prescriptions religieuses ne doivent pas faire partie des lois du pays, quand bien même la majorité des députés seraient des croyants.

L’Iran est un pays qui se sécularise. 60 % des sondés disent ne pas prier. Une grande majorité, 71 %, pensent que l’État ne doit pas financer les institutions religieuses, 56 % sont hostiles à un enseignement religieux à l’école, 43 % favorables à un enseignement qui permette aux élèves de connaître toutes les religions afin de pouvoir choisir librement. Seuls 4 % voudraient que l’islam soit la seule religion enseignée à l’école.

Quant à la question du voile, 58 % ne croient pas en la nécessité de le porter et 72 % sont contre son port obligatoire. Seuls 15 % sont convaincus qu’il doit être imposé aux femmes.

Mes recherches sur l’histoire de la violence d’État qui, dans les régimes totalitaires, constitue un très bon indicateur des transformations invisibles de la société, m’avaient fait conclure depuis quelques années que l’idéologie islamiste n’avait plus de prise sur les citoyens. La société change, et elle transforme le régime en une entité étrangère et sans légitimité.

Ceux qui croient encore aux fondamentaux idéologiques du régime, pour reprendre votre expression, ne constituent pas plus de 15 % de la population.

M. T. — Vous considérez l’islamisme comme le troisième totalitarisme après le communisme et le nazisme. Quels sont ses points communs et ses différences avec ces deux autres totalitarismes ?

L. B. — Pendant longtemps, le monde a vu dans la révolution islamique un phénomène propre à la tradition chiite iranienne. Or, dès son avènement, la révolution islamique s’est inscrite dans la continuité des révolutions modernes. L’ayatollah Khomeiny n’a pas hésité à adopter les institutions révolutionnaires inventées par la Révolution française et perfectionnées par les révolutions communistes — des pratiques qui n’avaient, bien évidemment, aucun rapport avec l’islam. En effet, une fois La Mecque reconquise, le prophète Mahomet n’a pas établi des tribunaux révolutionnaires pour exécuter sommairement les notables locaux. Il n’a pas, non plus, institué des comités révolutionnaires chargés d’espionner les citoyens. Toutes ces institutions et le « centralisme démocratique » du léninisme adopté par la révolution islamique (e.g. le comité central de la prière du vendredi) sont le legs des totalitarismes modernes. Ce n’est pas un hasard si le parti prosoviétique Toudeh a soutenu avec enthousiasme le projet politique de Khomeiny, tandis que la majorité des grands ayatollahs chiites s’y sont opposés. Un de ces opposants, l’ayatollah Zanjani, se référant au pouvoir absolu du théologien dans la nouvelle Constitution du pays, avait dit : « La tutelle du théologien est la thèse des Lénine et des Staline enturbannés. »

Dans son ambition de recréer l’homme selon son utopie, la révolution islamique met ses pas dans ceux des révolutions totalitaires modernes. Khomeiny a maintes fois déclaré qu’il voulait créer un Homo islamicus digne du Paradis. La négation de toute distinction entre l’espace public et l’espace privé, et l’invasion par l’État de la sphère privée sont un autre trait commun entre la révolution islamique (6) et les révolutions totalitaires modernes.

Quantitativement, la République islamique reste loin derrière l’Union soviétique, le régime nazi, la Chine de Mao et le Cambodge, qui ont causé des dizaines de millions de victimes. Mais « qualitativement », si l’on considère que la définition de la nature humaine est une prérogative que s’arroge l’État totalitaire, le régime islamique est comparable au communisme et au nazisme.

M. T. — N’existe-t-il pas quand même une différence de taille entre islamisme, nazisme et bolchévisme : la question religieuse ?

L. B. — Il existe une tension commune à toutes les formes du totalitarisme avec le Dieu transcendant des religions abrahamiques qui, d’une certaine manière, a séparé le temporel du divin. Prétendant incarner la vérité dans l’Histoire, les régimes totalitaires revêtent un caractère sacré. Dès lors, les deux ordres sacrés rivalisent. La Révolution française, à travers la constitution civile du clergé, a tenté de soumettre l’Église universelle et son Dieu transcendant ; la révolution bolchévique a cherché à anéantir l’Église et à tuer Dieu. Il me semble que la révolution islamique a voulu régler ce conflit en fusionnant le temporel et le divin. Dès le 5 février 1979, Khomeiny a prévenu : « La rébellion contre ce gouvernement (qu’il venait de désigner) est une rébellion contre Dieu » (7). Lorsqu’il était procureur, l’actuel président de la République islamique, Ebrahim Raïssi, a décrété : « Ce qui nous distingue d’eux (les autres régimes politiques) c’est que nous sommes sacrés ; notre pouvoir judiciaire est sacré, notre régime est sacré, et il n’y a pas de sacralisation sans lien avec Dieu. » Ce n’est donc pas un hasard si toute opposition au régime islamique est qualifiée de « guerre contre Dieu ». À l’heure où nous parlons, nombre de manifestants sont accusés d’avoir fait la guerre à Dieu et sont condamnés à mort pour ce crime ; deux d’entre eux ont déjà été exécutés.

M. T. — Quelles sont, aujourd’hui, les chances d’un renversement du régime ?

L. B. — La chute du régime islamique est inévitable. Reste à savoir quand et comment elle se produira. L’élan de solidarité internationale sans précédent qu’a suscité le mouvement « femme, vie, liberté », le soutien dont il bénéficie de la part de l’ONU et des pays démocratiques peuvent finir par semer le doute dans l’esprit aussi bien des élites du régime que des bassijis ou des pasdarans non gradés. À cette masse, les opposants doivent montrer une porte de sortie pour encourager les défections afin de priver les dirigeants de leurs bras armés. L’issue de cette confrontation dépend des décisions que les uns et les autres prendront dans les jours et les semaines à venir.

M. T. — La réforme du régime peut-elle permettre une transition vers la démocratie ?

L. B. — De par sa Constitution et son idéologie, la République islamique n’est pas réformable. Soit le corps politique incarne la volonté divine, soit il incarne la volonté du peuple. Pour que la réforme soit possible, il faudrait que la souveraineté du peuple soit l’axiome fondamental du corps politique. Or ce changement de postulat dans la Constitution de la République islamique, fondée sur la fiction de la désignation divine du Guide suprême, aboutit fatalement à l’effondrement du système.

Quant à un coup d’État révolutionnaire ourdi par une partie des dirigeants du pays, il n’est pas impossible, mais je n’en vois aucun signe tangible pour le moment.

M. T. — Excluez-vous un scénario « à la syrienne » qui verrait le pouvoir se maintenir au prix de la destruction du peuple et du pays ?

L. B. — Par lui-même, le pouvoir syrien n’aurait pas pu agir, comme il l’a fait, contre son peuple. Il a dû s’appuyer sur deux puissances étrangères, la Russie et l’Iran. Est-ce que le régime islamique iranien pourra faire intervenir des forces étrangères sur son territoire ? Je n’en suis pas sûre. Les Iraniens qui sont au pouvoir, à l’instar de la nomenklatura soviétique, ne croient plus dans l’idéologie de leur régime. Seront-ils prêts à aller aussi loin pour une idéologie en faillite ? Et quel État accepterait de jouer le rôle que la Russie et l’Iran ont tenu en Syrie ?

M. T. — Comment envisagez-vous la transition ?

L. B. — Il faudrait que les dissidents, les acteurs de la société civile, les défenseurs des droits de l’homme, diverses personnalités politiques à l’intérieur et à l’extérieur du pays, ainsi que les influenceurs, élaborent ensemble un programme de transition dont l’objectif serait d’assurer l’ordre et la sécurité, et d’instaurer les libertés publiques. La séparation de la religion et de l’État, les droits humains universels doivent constituer les fondements de ce programme minimal. Les membres des forces de l’ordre qui voudront faire défection doivent se voir proposer une issue acceptable. Quant aux classes moyennes, elles doivent être rassurées sur les modalités de gestion du pays au lendemain de la chute du régime. Si l’opposition parvient à s’entendre, on peut espérer que toutes les forces disparates qui sont à l’œuvre dans le mouvement actuel pourront se fédérer autour de ces propositions, et que ceux qui hésitent encore finiront par s’y rallier.

M. T. — Existe-t-il une ou plusieurs personnalités d’opposition dans lesquelles les Iraniens pourraient se reconnaître ?

L. B. — Il n’y a pas de leader incontesté, mais un grand nombre de notables de la société civile ont émergé. On peut citer le prince Reza Pahlavi, des activistes des droits humains, comme Shirin Ebadi, Nasrin Sotoudeh, Narges Mohammadi, ou la militante féministe Masih Alinejad, les militants politiques comme Majid Tavakoli, Hossein Ronaghi et beaucoup d’autres, y compris des républicains comme Hassan Shariatmadari (le fils de l’ayatollah Shariatmadari qui, en 1979, s’est opposé à Khomeiny et fut défroqué et assigné à résidence jusqu’à la fin de sa vie). Il faut aussi mentionner les dirigeants des partis kurdes tels qu’Abdullah Mohtadi, ou le leader du parti démocrate du Kurdistan iranien, qui joue un rôle majeur dans le mouvement actuel. Dans les messages qu’ils reçoivent d’Iran, les notables de la diaspora sont pressés de s’unir. Mais aucun d’eux ne dirige le mouvement. Curieusement, selon un sondage de Gamaan, parmi ces personnalités, le fils du dernier Chah d’Iran, Reza Pahlavi jouit d’une plus grande confiance que les autres. À la question « si les élections étaient libres, quel serait votre candidat favori ? », 29 % des sondés répondent Reza Pahlavi, alors qu’ils ne sont que 16 % à être favorables à une monarchie constitutionnelle, contre 31 % qui préfèrent une république laïque. Seuls 21 % sont attachés à la République islamique. Chiffre révélateur : 31 % demandent à être mieux informés ! D’où l’importance d’une période de transition pendant laquelle les partis politiques et les organisations de la société civiles auront le temps de se former et d’engager un débat apaisé.

(1) En 2014, Mark Bradley estimait que le nombre de conversions au christianisme en Iran augmentait de 16,9 % chaque année. Voir : Mark Bradley, Too Many to Jail : The Story of Iran’s New Christians, Oxford, Monarch, 2014. Voir également : Stoyan Zaimov, « Iran Is Witnessing ‘One of Fastest Growing Church Movements,’ but Christians Face Intense Persecution », Christian Post, 16 octobre 2018 (www. christianpost.com/news/iran-is-witnessing-one-of-fastest-growing-church- movements-but-christians-face-intense-persecution.html).

(2) Mustafa Akyol, « How Islamism Drives Muslims to Convert», New York Times, 25 mars 2015 (www.nytimes.com/2018/03/25/opinion/islam-conversion.html).

(3) Jason Mandryk, Operation World: The Definitive Prayer Guide to Every Nation, Colorado Springs, Biblica, 2010.

(4) Duane Alexander Miller, « Power, Personalities and Politics: The Growth of Iranian Christianity Since 1979 », Mission Studies, avril 2015.

(5) En 2019, Open Doors USA, une ONG qui milite contre la persécution, estimait à 800 000 le nombre total des chrétiens d’Iran, un chiffre qui inclut les chrétiens d’origine assyrienne et arménienne. Voir : www.opendoorsusa.org/christian- persecution/world-watch-list/iran

(6) Les lois, déclarait Khomeiny le 3 février 1979, sont faites pour « la purification de l’âme humaine » et la transformation de « l’être humain » en « un être humain divin ». « Le Coran est un livre qui cherche à réaliser l’homme ; l’islam est une école qui réalise l’homme dans tous les aspects, pas seulement un homme de matière, mais aussi un homme divin. D’autres principes et d’autres lois [ceux des régimes séculiers et profanes] dans le monde n’ont pas les mêmes objectifs que l’islam (…). La vie privée des gens ne les intéresse pas. Pour l’islam, il n’y a pas de sphère privée et de sphère publique (…). L’islam englobe tous les aspects, même le privé. » Les citoyens, prévient l’ayatollah, seront observés par les autorités islamiques même quand ils sont chez eux, qu’ils soient seuls ou en compagnie (Sahifeh Imam, 3 février 1979, vol 6, p. 41).

(7) Ayatollah Khomeiny, Sahifeh-ye Imam, 6 :54.