Les sanctions passées au crible

Déc 2, 2023

Entretien avec Sergei Guriev*

Cet entretien a été conduit par Grégory Rayko**

* Économiste russe. Ancien recteur de la Nouvelle École d’économie de Moscou. Directeur de la
formation et de la recherche de Sciences Po Paris. Auteur, entre autres nombreuses publications, de :
Spin Dictators. Le nouveau visage de la tyrannie au XXIe siècle, Payot, 2023 (avec Daniel Treisman).
** Chef de rubrique International à The Conversation France.

Grégory Rayko — Plus d’un an et demi après le début de l’invasion de l’Ukraine, quel bilan tirez-
vous des sanctions occidentales imposées à l’économie russe ? Dans quelle mesure ces sanctions ont-
elles été efficaces ?
Sergei Guriev — L’objectif premier des sanctions était de mettre fin à la guerre. Or la guerre continue.
De ce point de vue, elles n’ont pas rempli leur fonction. Toutefois, il est indéniable qu’elles ont
sérieusement affaibli l’économie russe dans son ensemble et l’industrie de défense en particulier. Sans
ces sanctions, Vladimir Poutine pourrait encore compter sur des réserves en or et en devises équivalant
à quelque 600 milliards de dollars. Il aurait toujours la possibilité d’acheter des technologies militaires
françaises ou des microprocesseurs taïwanais. Et la Russie produirait bien plus de missiles
qu’aujourd’hui. Pour dire les choses crûment, elle tuerait beaucoup plus d’Ukrainiens. Et nul ne sait à
quoi son attaque lancée le 24 février 2022 aurait abouti. En cela, les sanctions ont été efficaces. Grâce
à elles, Poutine a nettement moins de moyens que si elles n’avaient pas été adoptées.
G. R. — Quel est l’état de l’économie russe aujourd’hui ?
S. G. — Elle est affaiblie, mais elle n’est pas détruite. Les sanctions les plus pénalisantes sont celles
qui ont été appliquées à la Banque centrale de Russie. Elles ont permis de geler une grande partie des
réserves dont disposait Poutine, et donc de compliquer l’achat d’armements étrangers et de
composants permettant de produire des armes en Russie même. Moscou éprouve désormais de grandes
difficultés à payer ses fournisseurs étrangers. Poutine ne peut plus acquérir des biens technologiques
auprès des pays de la coalition démocratique. Il est donc contraint, pour schématiser, d’acheter des
armes à l’Iran et à la Corée du Nord.
Et, bien entendu, les sanctions qui visent les hydrocarbures sont d’une grande importance. Dès leur
introduction, elles ont très bien fonctionné : la Russie a perdu quasiment la moitié de ses revenus issus
de la vente du pétrole et du gaz. Mais, aujourd’hui, on constate que les autorités ont appris à
contourner ces sanctions ; il faut donc les durcir et, pour cela, il est indispensable d’abaisser le prix
plafond du pétrole russe. Un article récent publié par le groupe de travail de Yermak-McFaul (1)
explique en détail la marche à suivre pour empêcher le contournement des sanctions et réduire le prix
auquel la Russie vend son pétrole. Il faut dire les choses très clairement : chaque fois que les sanctions
visant la Russie sont renforcées, ce sont des vies d’Ukrainiens qui sont épargnées.
G. R. — Aurait-il fallu adopter les sanctions les plus dures possibles dès le début de la guerre, ou
bien était-il préférable de se laisser une marge de manœuvre ?
S. G. — À mon avis, les sanctions visant les exportations d’hydrocarbures russes ont été introduites
trop tardivement. Il n’empêche que, comme vous le dites, il convient, quand on sanctionne un pays
donné, de se laisser une certaine marge de manœuvre ; il faut pouvoir le menacer de durcir les
sanctions existantes. Tout comme il faut pouvoir, le cas échéant, lever certaines sanctions, par exemple
celles visant tel ou tel individu en particulier. Je pense au cas d’Oleg Tinkov (2). Ce richissime
entrepreneur russe a d’abord fait l’objet de sanctions occidentales, mais il a coupé tous ses liens avec
le régime et a déclaré sans ambigüité qu’il condamnait la guerre : les mesures restrictives prises à son
encontre ont alors été supprimées. Voilà qui pourrait donner des idées à d’autres businessmen russes :
ils savent à présent qu’il est possible de rebrousser chemin.
G. R. — Combien pourraient suivre l’exemple de Tinkov ?
S. G. — C’est difficile à dire. N’oubliez pas qu’ils ont des actifs en Russie qui leur seront confisqués
s’ils critiquent ouvertement l’exécutif. Et, surtout, ils ont pour la plupart des proches qui sont, en
réalité, autant d’otages. Sans oublier, naturellement, que, s’ils osent s’élever contre Poutine et contre la
guerre, ils seront eux-mêmes physiquement en danger. Poutine a montré à de multiples reprises qu’il

n’hésitait pas à faire assassiner ses adversaires. Pour autant, je le répète, il faut qu’ils sachent que les
sanctions peuvent être levées, car, dans certaines circonstances, cette promesse peut les pousser à se
détourner du régime. Ainsi, en août dernier, Arkadi Voloj (3), le fondateur de Yandex, qui vit
désormais à l’étranger, a condamné la guerre de façon tout à fait explicite. C’est une personnalité
connue, comme Tinkov. De tels exemples doivent être salués.
Plus généralement, lorsqu’on dresse le bilan des sanctions, il ne faut jamais oublier que la Russie est
championne en la matière : elle fait l’objet de plus de sanctions que tous les autres pays du monde
réunis. Dès lors, à mon sens, le levier principal, ce n’est pas le bâton — la menace d’un durcissement
—, mais la carotte, c’est- à-dire l’engagement de lever certaines sanctions si Moscou accepte des
pourparlers de paix, retire toutes ses troupes de la totalité des territoires ukrainiens occupés et aborde
la question des réparations qu’elle devra verser à l’Ukraine pour toutes les destructions qu’elle y a
causées.
G. R. — Vous avez mentionné le contournement des sanctions. Certains pays aident la Russie à
continuer d’obtenir les biens occidentaux frappés d’embargo et à vendre ses hydrocarbures à
l’Occident en passant par des intermédiaires. Je pense, notamment, à l’Azerbaïdjan, avec lequel l’UE
a signé un important contrat gazier. Or ce pays achète du gaz à la Russie puis le revend à l’UE…
N’est-ce pas contre-productif ?
S. G. — À mon sens, le principal problème ne vient pas tant de l’Azerbaïdjan que de la Turquie et du
Kazakhstan. Ce dernier possède une frontière de près de 7 000 kilomètres avec la Russie, et je suis
certain que, même si les autorités kazakhstanaises le souhaitaient, elles auraient du mal à lutter contre
le contournement des sanctions qui s’opère à travers leur territoire. Ces pays ne se sont pas associés
aux sanctions visant la Russie ; ils ne violent donc aucune loi. Toutefois, les Européens et les
Américains disposent désormais d’un instrument que l’on appelle les « sanctions secondaires » (4), et
qui est très utile pour persuader Ankara, Astana et d’autres encore de cesser d’aider la Russie. Il y a un
autre acteur important dans ce domaine : les Émirats arabes unis. Une fois de plus, tout cela est
terriblement concret : le contournement des sanctions, il faut bien le faire comprendre aux États qui y
participent, est directement lié au meurtre de milliers de civils innocents en Ukraine. Plus vous aidez
Poutine, plus il tue.
G. R. — En février 2022, l’économie russe était-elle prête à subir des mesures de rétorsion aussi
dures de la part des Occidentaux ?
S. G. — La Russie était déjà de plus en plus isolée. Elle essayait, depuis plusieurs années, de mettre en
place ce qu’on a appelé « la forteresse macro-économique Russie ». Elle remboursait sa dette
extérieure, elle accumulait des réserves. La Banque centrale cherchait à se débarrasser de ses dollars…
mais, avec ces dollars, elle avait surtout acheté des euros. De toute évidence, elle n’avait pas été
avertie du déclenchement de la guerre. Et elle ne s’attendait certainement pas à ce que les sanctions
décidées par l’Occident soient si sévères. Ni à ce que la Suisse y souscrive. C’est loin d’être anodin.
Bien sûr, la Banque centrale russe n’avait presque pas de réserves en francs suisses ; mais le fait qu’un
pays neutre se soit rallié aux sanctions a ébranlé sa façon de voir les équilibres mondiaux. Il
n’empêche que, il faut le reconnaître, la Banque centrale a su rapidement résorber la panique macro-
économique initiale, ce qui a permis à Poutine de poursuivre sa guerre. Il est indiscutable que les hauts
fonctionnaires russes en charge de l’économie sont des complices de cette guerre.
G. R. — Les sanctions, vous l’avez évoqué, ont largement porté sur l’industrie militaire…
S. G. — Là non plus, les Russes ne s’attendaient pas à une réponse aussi déterminée. Ils parlaient
depuis longtemps de « substitution aux importations », mais, dans les faits, l’armée continuait de
dépendre de l’extérieur. De toute évidence, une grande partie de l’argent consacré au secteur militaro-
industriel avait tout simplement été volée.
G. R. — Qu’en est-il des infrastructures énergétiques ?
S. G. — La Russie n’a toujours pas construit les gazoducs qui lui permettraient d’exporter son gaz
vers la Chine et d’autres pays d’Asie. Si le pouvoir russe avait prévu que la guerre prendrait une telle
ampleur et que les Occidentaux y réagiraient avec autant de vigueur, il aurait certainement pris la
précaution d’édifier ces infrastructures indispensables avant de passer à l’acte. Or il ne l’a pas fait. Ce
qui signifie que les fonctionnaires qui travaillent dans ce secteur ignoraient, eux aussi, que la guerre
aurait lieu. En janvier 2022, j’avais écrit un article pour le Financial Times sur ce sujet (5). En réalité,
ni l’UE ni la Russie n’étaient prêtes à un embargo sur le pétrole russe. De fait, l’UE a continué
d’acheter du pétrole à la Russie jusqu’en décembre 2022, ce qui a permis à Moscou d’engranger

énormément d’argent pour financer sa guerre. D’un côté, les Européens sanctionnaient la Russie ; de
l’autre, ils la payaient…
G. R. — L’UE a cessé d’acheter du pétrole à la Russie en décembre 2022, mais elle continue à lui
acheter du gaz qui transite toujours, si étonnant que cela puisse paraître, par le territoire de
l’Ukraine !
S. G. — Oui, l’Ukraine touche des royalties de la part de la Russie pour le gaz russe qui transite par
son territoire (6). Mais les volumes ont considérablement diminué.
G. R. — L’Europe peut-elle totalement se passer de gaz russe (7) ?
S. G. — Absolument. C’est ce qu’a fait l’Allemagne depuis le 31 décembre 2022, alors que la moitié
de son gaz provenait de Russie avant la guerre. Aujourd’hui, elle ne lui achète ni gaz, ni pétrole, ni
charbon. Il reste toutefois encore certains pays au sein de l’UE qui refusent de cesser d’acheter du gaz
à la Russie, à commencer par la Hongrie. Il est pourtant possible d’abandonner cette source
d’approvisionnement. L’énergie coûtera un peu plus cher, mais la hausse des prix ne sera pas
catastrophique.
G. R. — À l’automne 2022, les médias moscovites affirmaient volontiers que, l’hiver venu, les villes
d’Europe, privées de gaz russe, allaient geler… L’hiver est passé, sans que cette prophétie se réalise.
Mais si l’UE finissait par bannir totalement le gaz russe, cette menace deviendrait-elle plus crédible ?
S. G. — La propagande russe a prétendu que les Européens allaient quasiment mourir de froid et en
seraient réduits à manger leurs animaux domestiques — ne riez pas, c’est vraiment ce qu’a montré un
clip largement diffusé en Russie. Mais, en réalité, les Russes comptaient surtout sur l’hiver 2023-2024,
car ils savaient que, pour l’hiver 2022-2023, les Européens disposaient de réserves de gaz importantes.
Des réserves qui, espéraient-ils, seraient épuisées un an plus tard. Or il n’en est rien. Les réservoirs
européens sont pleins, il n’y aura pas de pénurie, surtout si l’hiver est clément. S’il fait très froid, l’UE
achètera davantage de gaz liquéfié ; cela aura un coût, mais elle peut se le permettre. Il faut souligner
que les Européens ont su, en un temps record, construire les infrastructures nécessaires pour
l’importation de gaz liquéfié. Bref, l’Europe a les moyens de se passer entièrement du gaz russe, à
l’instar de ce qu’a déjà accompli l’Allemagne.
G. R. — La Russie a fait savoir que cette perspective ne l’effrayait pas, car elle avait trouvé d’autres
débouchés pour son gaz. Mais, comme vous l’avez dit, il faut pour cela construire des gazoducs. Peut-
elle y parvenir alors que les sanctions l’empêchent de se procurer de nombreux équipements et
technologies ?
S. G. — Elle y parviendra si l’Occident n’utilise pas pleinement l’arme des sanctions secondaires.
Mais il y a un autre problème pour l’économie russe : de grandes quantités de pétrole sont vendues à
l’Inde. Or Poutine a décidé que ces transactions se feraient en roupies, car il ne veut pas que la Russie
dépende du cours du dollar. Résultat : les caisses russes sont désormais pleines de roupies.
L’équivalent d’environ 35 ou 40 milliards de dollars. Mais la roupie n’est pas une devise convertible
aisément, et Poutine ne sait pas trop quoi en faire.
G. R. — Devra-t-il réinvestir ces roupies en Inde, comme l’a évoqué Sergueï Lavrov à l’issue du G20
de Delhi (8) ?
S. G. — Oui, il semble bien qu’il n’y ait pas d’autre option. On ne peut pas payer les pays tiers en
roupies. D’ailleurs, la Russie paie l’Iran, pour ses drones, en dollars, et en cash : des avions remplis de
dollars font régulièrement la navette entre Moscou et Téhéran.
G. R. — Quid de la Chine ? Là aussi, les échanges ne se font plus en dollars mais en yuans…
S. G. — Effectivement, le yuan étant une devise plus convertible que la roupie. À noter cependant que
la collaboration avec la Chine ne comporte pas de volet militaire : la Chine ne vend pas d’armes à la
Russie. Mais elle lui vend des systèmes de navigation qui sont utilisés pour la guerre. Il serait donc
bon que cette collaboration se réduise ou qu’elle cesse. Et comme la Russie vend à la Chine son
pétrole, il faut, j’y reviens, instaurer un plafond pour les prix du pétrole.
G. R. — Comment faire, concrètement ?
S. G. — Il faut faire en sorte que le pétrole russe soit vendu à un prix ne dépassant pas un certain seuil.
Cette exigence doit être adressée aux acheteurs qui acheminent ce pétrole au moyen de tankers assurés
par des compagnies d’assurances européennes. Actuellement, si vous utilisez un tanker chinois, assuré
en Chine, pour livrer du pétrole russe en Chine, alors vous échappez aux sanctions. Il est possible de
changer cette pratique en disant aux Chinois : d’accord, vous pouvez continuer à acheter du pétrole à
la Russie, mais pas plus cher que 60 euros le baril. On peut imposer un prix plafond en recourant aux

sanctions secondaires dont je vous ai parlé. Mais, pour l’instant, l’Occident ne veut pas se brouiller
davantage avec la Chine, et c’est l’Ukraine qui, hélas, en fait les frais.
G. R. — Le sommet des BRICS qui s’est tenu en août dernier en Afrique du Sud a été marqué par
l’annonce de l’élargissement de cette organisation à plusieurs nouveaux pays (9). La Russie peut-elle
faire des BRICS un groupe supranational puissant hostile à l’Occident ?
S. G. — Les BRICS ne sont pas une alliance. De mon point de vue, la principale leçon du dernier
sommet, c’est le fait que l’Afrique du Sud, qui reconnaît la juridiction de la Cour pénale
internationale, a déclaré qu’il valait mieux pour Vladimir Poutine qu’il renonce à se rendre à
Johannesburg. J’ajoute qu’aucun pays des BRICS, y compris de ce qu’on appelle les BRICS+, n’a
reconnu l’annexion de la Crimée. Aucun, hormis l’Iran, n’a l’intention de fournir à la Russie des
armements. Bien sûr, l’Occident n’est pas le seul acteur d’importance sur la planète, et il faut en tenir
compte. Mais les BRICS, ou les BRICS+, fondamentalement, ce n’est rien d’autre qu’une conférence
annuelle. À ce jour, le seul acquis tangible des BRICS a été la fondation de la « Nouvelle banque de
développement ». S’agit-il d’un acteur majeur dans le financement du développement international ?
Non. Les projets de cette banque ne sont pas d’une grande envergure. Rien à voir avec la Banque
mondiale ou même avec la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII) créée par
la Chine. On ne peut donc pas dire que les BRICS aient à leur actif des réalisations notables.
D’ailleurs, la Nouvelle banque de développement a déclaré, après le 24 février 2022, qu’elle arrêtait
toutes les transactions avec la Russie (10). Est-ce là ce qu’on peut appeler un allié fiable du Kremlin ?
G. R. — Néanmoins, les BRICS ont évoqué la création d’une monnaie commune (11). Est-ce un projet
sérieux ?
S. G. — On en parle depuis au moins quinze ans. Ils veulent dédollariser leurs échanges, mais, en
réalité, cela signifie surtout que le poids du yuan serait plus important. C’est la Chine qui sera la
grande gagnante de cette dédollarisation. Il sera difficile d’en faire de même pour la roupie, je viens de
l’évoquer. Et n’oubliez pas que toutes les devises du Moyen-Orient sont indexées sur le dollar…
G. R. — Avez-vous été surpris par l’unité dont l’Occident a fait preuve après l’agression de l’Ukraine
par la Russie ?
S. G. — Oui, l’Occident a réagi avec force et détermination. Les sanctions ont été décrétées deux jours
après le début de l’invasion, notamment grâce au travail mené par l’administration américaine qui
n’avait, depuis des mois, cessé de prévenir de l’imminence de cette attaque. Tous ceux qui avaient été
rassurés par Poutine quand il avait nié toute intention d’intervenir militairement en Ukraine ont
rapidement compris qu’il fallait agir immédiatement. Si bien que, trois jours après le début de
l’opération, tous les pays faisant partie de la coalition ont appliqué les sanctions contre la Banque
centrale de Russie. C’est du jamais-vu ! Par la suite, les gouvernements occidentaux ont constaté que
ces sanctions provoquaient de l’inflation et une hausse des prix, mais ils ont tenu bon. L’expérience de
la crise économique de la fin des années 2000 et celle du Covid ont été utiles pour débloquer des fonds
afin d’aider les populations. D’autres phénomènes sont nettement moins réjouissants : en France,
Marine Le Pen, dont les sentiments pro-Poutine sont bien connus, a obtenu, lors de la dernière élection
présidentielle, nettement plus de voix que cinq ans plus tôt. Les problèmes économiques liés aux
sanctions ne sont sans doute pas pour rien dans sa progression. Certes, Le Pen ne peut pas soutenir
ouvertement Poutine et sa guerre, mais elle proteste contre les sanctions et affirme qu’il faut les
annuler…
G. R. — Le Kremlin compte beaucoup sur l’arrivée au pouvoir, dans les pays occidentaux, de leaders
prorusses ou, à tout le moins, hostiles aux sanctions. À votre avis, un éventuel retour de Donald
Trump à la Maison-Blanche en 2024 saperait-il tous les efforts actuels de l’Occident ?
S. G. — Une nouvelle victoire de Trump n’est pas à exclure. Pour autant, aura-t-il le pouvoir, s’il est
élu, de mettre fin aux sanctions ? Ce n’est pas certain. Rappelez-vous qu’en 2018 il n’avait pas réussi à
le faire et que, après sa rencontre avec Poutine à Helsinki, le Congrès avait même voté de nouvelles
sanctions. Mais cela peut se passer différemment dans l’avenir, et Trump peut effectivement être très
utile à Poutine. C’est pourquoi son retour, ou l’arrivée au pouvoir d’un autre candidat républicain
acquis au Kremlin, serait très préoccupant.
G. R. — Emmanuel Macron a longtemps cherché à garder le contact avec Poutine. On le lui a
reproché. Quelle est votre position sur cette question ? Fallait-il, et faut-il encore parler avec Poutine
?
S. G. — Je pense que ces reproches sont injustifiés. Il faut continuer à discuter avec lui, même

aujourd’hui. Je vous explique pourquoi. La décision d’intervenir en Ukraine en février 2022 a montré
que Poutine ne comprend rien au fonctionnement du monde. Il a sous-estimé la réaction de l’Occident,
mais il a aussi sous-estimé l’aversion qu’on lui portait en Ukraine et la volonté des Ukrainiens de lui
tenir tête. Il a sous-estimé la corruption de sa propre armée. Je suis convaincu que les services de
renseignement américains connaissent bien mieux les rouages de l’armée russe que Poutine lui-même
! Donc, pour revenir à votre question, quand Emmanuel Macron ou d’autres dirigeants occidentaux
parlent avec le président russe ils peuvent lui expliquer certaines choses, lui montrer des liens de cause
à effet. J’en veux pour preuve les propos de Poutine, à plusieurs reprises, sur l’utilisation d’armes
nucléaires tactiques… jusqu’à ce que William Burns et Jake Sullivan (12) rencontrent les
représentants du Kremlin (probablement en Turquie) et leur expliquent ce qui se passerait exactement
si de telles armes étaient utilisées. Leurs arguments ont sans doute été convaincants, puisqu’on n’a
plus entendu de dirigeants russes de premier plan menacer d’avoir recours à ce type d’armes. Ne
serait-ce que pour cette raison, il est important de maintenir la communication. En revanche, les
déclarations de certaines personnalités occidentales qui affirment qu’il faudrait accepter les conditions
russes pour établir la paix sont pour le moins critiquables.
G. R. — Effectivement, un certain nombre d’hommes politiques en France (comme Nicolas Sarkozy)
expriment ce point de vue en disant qu’il faut chercher la paix avec Poutine afin d’éviter l’escalade…
S. G. — Ce n’est pas à moi de donner des conseils militaires à l’Ukraine, mais je vous rappelle que
toutes les fameuses « lignes rouges » énoncées par Poutine ont été franchies… sans que les terribles
menaces brandies par le Kremlin ne se concrétisent.
L’Ukraine mène des opérations militaires sur le territoire russe, elle fait débarquer ses parachutistes en
Crimée, elle frappe des cibles toujours en Crimée — autant d’actions susceptibles d’entraîner des
conséquences apocalyptiques, à en croire Moscou… et Poutine ne réagit pas. C’est donc que, chaque
fois, il avait bluffé. Constatant cela, l’Occident, lui aussi, s’est mis à franchir les lignes rouges définies
par les Russes : initialement, il ne voulait pas livrer les Javelin (13), maintenant il le fait ; il ne voulait
pas livrer de chars, aujourd’hui ils sont livrés… Et pareil pour les avions. Voilà qui donne à l’Ukraine
une vraie chance de remporter la victoire. Elle a grandement besoin d’armes. Si l’Occident l’avait
aidée plus rapidement et davantage, cette victoire serait plus proche qu’elle ne l’est actuellement.
G. R. — Précisément, que serait la victoire pour l’Ukraine ? Le retour aux frontières de 2022 ? De
2014 ? De 1991 (14) ?
S. G. — Ma vision, qui est partagée par beaucoup d’autres opposants russes, est que la véritable
victoire de l’Ukraine passerait par trois choses : le retour aux frontières de 1991 ; la mise en place d’un
tribunal international pour juger les crimes de guerre commis par la Russie ; et le versement de
réparations à l’Ukraine par la Russie. Une telle victoire est-elle envisageable en 2023 ou en 2024 ? On
ne le sait pas. Mais c’est ainsi que nous, les citoyens russes qui pensons que la Russie doit devenir un
pays normal, voyons la victoire de l’Ukraine. Si l’Ukraine n’y parvient pas et revient uniquement aux
frontières du 24 février 2022, ce ne sera pas suffisant à nos yeux.
G. R. — Imaginons que l’Ukraine récupère tous ses territoires, y compris la Crimée. Aussi longtemps
que Poutine restera au pouvoir en Russie, n’y aura-t-il pas le risque d’une nouvelle guerre ?
S. G. — L’armée russe est très affaiblie. Les troupes qui sont intervenues en février 2022 sont
pratiquement toutes détruites. Or il s’agissait de leurs meilleures divisions et de leurs meilleurs
équipements. Poutine aura-t-il les moyens, s’il était bouté hors d’Ukraine, de lancer, quelque temps
plus tard, une nouvelle intervention ? Ce n’est pas sûr. S’il perd la Crimée, saura-t-il rallier ses
concitoyens à sa cause guerrière ? Évidemment, aucun scénario ne peut être écarté. On peut imaginer
que Poutine reste au pouvoir, même après avoir perdu la Crimée. Mais cette perte représentera un coup
très dur pour son autorité. Si un tel scénario se produit, nous verrons apparaître des lignes de fracture
et des troubles au sein des élites, de nouvelles mutineries, des révolutions de palais… En revanche, si
Poutine conserve la Crimée et ne serait-ce qu’une partie des territoires conquis en 2022-2023, il lui
sera plus facile de consolider son pouvoir car il pourra présenter cette opération comme une guerre
somme toute victorieuse.
G. R. — Comment interprétez-vous la mutinerie d’Evgueni Prigojine en juin et sa mort, deux mois
plus tard, dans le crash d’un avion en Russie ?
S. G. — C’est l’exemple le plus frappant des divisions qui rongent les élites. Comme je l’ai dit, ces
troubles et ces fractures sont dus, en grande partie, aux sanctions occidentales. Du fait de ces
sanctions, la Russie n’arrive pas à produire suffisamment d’armements. La pénurie permanente de

missiles révoltait Prigojine, qui s’en est pris ouvertement au ministre de la Défense Choïgou et même,
de façon détournée, à Poutine. En juin dernier, Prigojine n’est pas allé jusqu’au bout car les soutiens
sur lesquels il comptait se sont dérobés : il pensait que certains poids lourds des cercles dirigeants et
probablement de l’armée se rallieraient à lui. C’était un homme qui savait prendre des risques ; il a
misé gros, et il a perdu. Ce qu’il a fait était inadmissible aux yeux de Poutine, et ne pouvait pas rester
impuni. C’est pour donner une leçon aux autres et montrer que toute attaque contre lui serait
sévèrement sanctionnée que Prigojine a été tué dans un spectaculaire crash d’avion et non pas de
manière plus discrète. Cette mise à mort publique a encore accru la peur qu’inspire Poutine à son
entourage.
G. R. — Pourtant, en Russie, des voix officielles émettent toutes sortes de théories pour expliquer
cette mort, souvent imputée aux services occidentaux ou ukrainiens. D’ailleurs, Poutine avait
rencontré Prigojine après sa mutinerie. On avait cru qu’il avait été pardonné…
S. G. — L’impression que Prigojine avait été absous et était revenu en grâce malgré sa mutinerie
n’était qu’une illusion. Tous ceux qui connaissent Poutine comprenaient qu’il était condamné.
D’ailleurs, qui d’autre aurait pu faire exploser cet avion ? Prigojine était extrêmement attentif à sa
sécurité. Un tel attentat, à l’intérieur même de la Russie, ne pouvait se produire que sur ordre du chef
de l’État. Cet attentat a été organisé pour envoyer un signal très fort aux élites locales.
G. R. — Il a aussi contribué à calmer ceux que l’on appelle les « turbo-patriotes », le camp des
extrémistes pro-guerre qui tenaient un peu le même discours que Prigojine et se permettaient des
critiques assez virulentes envers le ministère de la Défense et l’état-major…
S. G. — Ce qui a joué ici, plus que l’attentat contre Prigojine, c’est l’arrestation, en juin, d’Igor
Strelkov (15). Poutine avait longtemps toléré cette mouvance mais, dernièrement, il a sans doute
décidé qu’ils étaient trop nombreux et trop bruyants, et il a fait arrêter Strelkov. Quant aux attentats
contre d’autres ultra-patriotes connus, comme Daria Douguina, Vladlen Tatarsky ou Zakhar Prilepine
(16), je ne pense pas qu’ils ont été commandités par Poutine. En revanche, l’élimination de nombreux
commandants du Donbass dans des explosions au cours de ces dernières années (17) porte bel et bien,
à mon sens, la signature des services russes.
G. R. — L’idée qui fait consensus aujourd’hui est qu’un renversement de Poutine ne peut pas venir
d’en bas, que le peuple est silencieux et que, globalement, il adhère à la politique gouvernementale.
Partagez-vous cette vision des choses ?
S. G. — Depuis l’étranger, il est très difficile de savoir ce que pensent réellement les Russes. Avec
toutes les restrictions et les répressions en cours, les gens n’osent plus s’exprimer librement. Si vous
prenez la parole sur les réseaux sociaux, vous risquez de vous retrouver en prison, et pour de longues
années. Ce n’est plus du tout le même pays qu’il y a encore dix ans. De ce point de vue, il ressemble
plus à l’Union soviétique. Mais il ne faut pas croire que tout le monde se satisfait de la situation. Les
déçus sont très nombreux, même si nous ne pouvons pas avancer de chiffres fiables quant à leur
proportion dans la société russe. Ce qui est sûr, c’est que, durant la mutinerie de Prigojine, personne
n’est sorti dans la rue pour défendre Poutine. On constate aussi que la mobilisation suscite un rejet
massif. Poutine doit forcer les gens à aller combattre en Ukraine, ou leur verser des sommes très
importantes. Prigojine recrutait ses combattants dans les colonies pénitentiaires parce qu’il ne trouvait
pas suffisamment de volontaires. La guerre n’est pas populaire. À quel point est-elle impopulaire ?
Personne ne le sait. Mais il ne faut pas croire les sondages qui montrent une prétendue adhésion de la
majorité des Russes au régime.
Il n’empêche que, comme vous le dites, si changement il y a, il est plus susceptible de se produire par
le haut, à la suite d’une révolution de palais, plutôt qu’à travers un soulèvement populaire. Pour
manifester en masse, il faut avoir des structures capables de mobiliser les gens. Or tous les chefs de
l’opposition sont en prison ou ont quitté le pays. Et appeler les Russes à sortir dans la rue depuis
Vilnius ou Londres, ce n’est pas une bonne idée. On n’entend d’ailleurs pas de tels appels, car les
émigrés ne se sentent pas moralement autorisés à exhorter leurs compatriotes restés en Russie à mettre
leur vie en danger. Ceux qui peuvent le faire, ce sont nos prisonniers politiques : Navalny, Iachine,
Kara-Murza (18)… Mais leurs moyens de communication depuis la prison sont très limités. Le fait
même que Poutine restreigne de plus en plus les communications, bloque des sites internet, verrouille
les libertés, montre qu’il craint une montée de la contestation. Les conversations privées des
représentants de l’establishment qui fuitent parfois dans la presse — par exemple l’enregistrement
d’une conversation téléphonique du milliardaire Roman Trotsenko en avril dernier (19) — révèlent

que les élites sont désemparées et excédées… Lorsque je discute, de manière confidentielle, avec des
hauts fonctionnaires russes (évidemment je ne parle pas à ceux qui soutiennent les comportements
barbares des agresseurs), je constate un fort mécontentement.
G. R. — Un mécontentement qui s’explique sans doute par le fait que de nombreux membres de l’élite
russe possèdent des biens — des yachts, des villas… — en Occident où résident souvent les membres
de leur famille. Pour eux, l’impossibilité de se rendre à l’Ouest et le gel de leurs avoirs sont
particulièrement gênants…
S. G. — Oui, vous avez raison. D’autant qu’ils n’ont pas eu le temps de rapatrier leurs actifs qui
restent, par conséquent, bloqués en Occident. Poutine a pu faire revenir ses yachts à temps (sauf un, le
Schéhérazade, qui est trop grand pour être amarré dans l’un des ports de plaisance russes) (20), mais
des gens comme Dmitri Medvedev ou Igor Setchine, eux, ne savaient pas que la guerre allait éclater et
n’ont pas eu cette chance. Ces gens-là déplorent évidemment la situation, mais sans faire de vagues car
ils ont peur de Poutine. Et ils ont bien raison. On a vu, durant la première année de l’« opération
militaire spéciale », toute une série de défenestrations de hauts fonctionnaires et de dirigeants de
grandes entreprises (21). Cette épidémie d’« accidents » a ôté toute envie de protester haut et fort.
G. R. — Ces représentants de l’establishment ont-ils la capacité de peser sur le cours des événements
? Sont-ils écoutés par Poutine ? Comment pourraient-ils contribuer à faire changer les choses ?
S. G. — Je l’ignore. Pour les raisons que je viens d’évoquer, toutes les discussions de ce genre ne
peuvent se tenir qu’en secret, quelque part dans une forêt, avec les téléphones éteints… Les gens
savent qu’en critiquant le pouvoir suprême ils prennent de très gros risques. Je suis persuadé que, dans
ce milieu, pratiquement tous sont opposés à la guerre. Peut-être y a-t-il, parmi les siloviki, quelques
personnes qui voudraient la continuer, comme Patrouchev (22). Mais, globalement, les élites aspirent à
l’arrêt des hostilités.
G. R. — À quel point la vie des Russes ordinaires est-elle impactée par les sanctions ? Selon
l’économiste française Agathe Demarais, elles sont un poison lent dont l’effet est décalé dans le
temps. Qu’en pensez-vous ?
S. G. — La vie ne s’est pas arrêtée, et la Russie n’a pas fait banqueroute. Mais les conditions
matérielles se sont dégradées, la qualité des produits en vente sur le marché russe aussi. Avant 2022, il
n’y avait pas de voitures chinoises en Russie ; aujourd’hui, on peut en acheter partout. Les voitures, ou
d’autres produits, il y en aura toujours. Et si l’on veut vraiment une Mercedes, on pourra en trouver,
grâce à des importations parallèles. Simplement, ce sera plus cher. Le pouvoir d’achat a baissé de 10
% environ par rapport au début de 2022. Imaginez qu’en France le pouvoir d’achat baisse de 10 % en
quelques mois ; les gens descendraient dans la rue et le gouvernement risquerait de ne pas survivre aux
élections suivantes. Mais la Russie n’est pas un pays démocratique, et la baisse du niveau de vie,
même sensible, n’entraîne pas un changement de gouvernement. Et puis, si vous demandez à un
Moscovite si son niveau de vie a baissé, il vous dira probablement que non. Certains arrivent à s’en
convaincre parce qu’ils ont besoin de croire que tout va bien. Il est très difficile de vivre en sachant
que votre pays tue les habitants d’un pays voisin et se conduit à bien des égards comme l’Allemagne
nazie. On essaie de se voiler la face, de se cacher la réalité en se disant que, finalement, rien n’a
changé…
G. R. — Pourtant, pour beaucoup de Russes, rester est devenu inconcevable. Beaucoup sont partis,
soit en signe de protestation, soit pour échapper à la mobilisation. Cette fuite d’une frange de la
population jeune et instruite fragilise la Russie dont la démographie est depuis longtemps en berne.
L’économiste Vladislav Inozemtsev parle, à ce propos, d’un « exode du siècle » (23) comparable à
l’exode survenu après la révolution de 1917. Ce sont, là aussi, les plus éduqués, les plus riches, les
plus modernes qui quittent le pays…
S. G. — C’est une saignée importante, mais même si le pays perd 1 à 2 % de sa main-d’œuvre, ce
n’est pas une catastrophe en soi. Cela a un impact négatif sur le potentiel de développement, mais il
n’y aura pas pour autant d’écroulement de l’économie russe. Il reste que, bien entendu, le départ d’un
million de jeunes urbains actifs et compétents n’est pas une bonne nouvelle, surtout s’ils ne reviennent
pas. Ce qui est fort possible. En effet, ceux qui veulent créer leur entreprise ou faire des recherches
scientifiques voient qu’en Russie ces projets seront impossibles à réaliser dans les prochaines années.
Ce pays n’a pas d’avenir. Poutine a détruit toutes les possibilités de faire quoi que ce soit en Russie. Il
a commencé en 2014 et a parachevé le travail en 2022. Ceux qui ont l’esprit d’entreprise comprennent
bien qu’ils n’arriveront à rien et qu’ils vont devoir s’installer en Europe, apprendre des langues

étrangères, tout recommencer à zéro. Mais c’est un investissement qui en vaut la peine. Il vaut mieux
perdre un an ou deux pour s’intégrer dans un pays européen et tout reprendre à la base, plutôt que de
vivre dans l’espoir que la Russie puisse un jour proposer de bonnes conditions de travail.
G. R. — Mais l’Europe et, plus globalement, l’Occident ne sont- ils pas fermés aux Russes ? La
majorité des émigrés de fraîche date se sont installés dans les pays du Caucase ou d’Asie centrale, car
l’Europe a rendu très compliqué l’accès à son territoire pour les ressortissants russes. L’Occident ne
devrait-il pas se montrer plus accueillant ?
S. G. — Il est vrai que l’Europe a érigé de nombreuses barrières bureaucratiques. Mais, au moins, elle
n’expulse pas ces émigrés russes vers la Russie, et elle continue, tant bien que mal, à accorder l’asile
politique à ceux qui méritent d’être protégés. Certes, il y a des lenteurs, des obstacles, mais cela reste
possible. Bien sûr, l’Europe aurait pu faire plus, d’autant qu’accorder l’asile à ceux qui fuient les
dictatures et les persécutions correspond à ses valeurs humanistes. À leur décharge, disons que, pour
les Européens, il n’est pas toujours aisé de faire la distinction entre les vrais opposants à Poutine et les
faux opposants qui sont, en réalité, des agents de Poutine…
Je voudrais ajouter qu’il n’y a pas que les exilés russes qui ont besoin d’un soutien accru de l’Europe.
Je pense aussi aux Biélorusses. Des centaines de milliers d’entre eux ont quitté leur pays depuis les
événements de 2020 (24). Or Loukachenko vient d’annoncer que ces gens ne pourront plus renouveler
leurs passeports dans les consulats et les ambassades à l’étranger. Des dizaines de milliers de
Biélorusses installés en Europe vont se retrouver sans papiers.
L’Europe devrait s’inspirer des passeports Nansen (25) qui avaient été accordés dans les années 1920-
1930, notamment aux réfugiés russes qui fuyaient l’Union soviétique. Un très beau livre d’Erich Maria
Remarque, Les Exilés (1939), est consacré à des réfugiés qui fuient l’Allemagne nazie au milieu des
années 1930 et qui errent d’un pays à l’autre, sans aucun statut légal. Ils sont comme les débris d’un
naufrage ballottés au gré des vagues. Lorsqu’ils rencontrent des émigrés russes, ils les envient, car
ceux-ci avaient pu bénéficier, dans les années 1920, des fameux passeports Nansen. Aujourd’hui, nous
revenons cent ans en arrière et devons remettre au goût du jour le système Nansen.
G. R. — On sait que les opposants russes sont divisés. La guerre en Ukraine ne les a-t-elle pas
poussés à s’unir et à dépasser les querelles d’ego ?
S. G. — Oui et non. L’opposition est toujours désunie. Prenez l’équipe d’Alexeï Navalny : ils ne
veulent toujours pas fréquenter les autres membres de l’opposition russe. Et l’antipathie est souvent
réciproque. En revanche, en termes d’idées et de principes, on peut parler d’un ralliement autour de
valeurs communes. En ce qui concerne la guerre russo-ukrainienne, tous les opposants partagent le
souhait, que j’ai exprimé tout à l’heure, d’une victoire complète de l’Ukraine, à savoir : 1) le retour
aux frontières de 1991 ; 2) les réparations ; 3) le tribunal pour les crimes de guerre. Alexeï Navalny a
rendu publics ses 15 points en février 2023 (26). Moi- même j’appartiens au Comité russe d’action,
qui existe au sein du Comité russe contre la guerre (27), et qui avait publié sa propre déclaration peu
avant. Quant à la déclaration de l’opposition signée à Berlin en avril 2023 (28), elle ne dit pas autre
chose et réunit tous les opposants autour des mêmes idées. On peut donc affirmer que l’ensemble de
l’opposition se retrouve aujourd’hui autour de la même plateforme : plus personne ne reste dans
l’ambiguïté du « oui mais »… L’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a organisé plusieurs
rencontres, cette année, avec des leaders de l’opposition : Mikhaïl Khodorkovski, Guennadi et Dmitri
Goudkov, Garry Kasparov, Ekaterina Schulmann (29), moi-même, etc. Le Parlement européen aussi.
Nous avons parlé, notamment, de la nécessité d’héberger les dissidents russes et biélorusses et de leur
accorder des permis de séjour.
G. R. — L’opposition est-elle lue et écoutée en Russie malgré le contrôle très strict exercé sur les
médias ?
S. G. — YouTube continue de fonctionner et, grâce aux VPN (30), on peut assez facilement accéder à
des sites interdits par les autorités. Les opposants considèrent qu’ils sont écoutés par 30-40 millions de
personnes en Russie. Je pense que cela correspond à la réalité. Je vous rappelle que, dans les derniers
sondages réalisés avant la guerre et publiés durant l’automne 2021, seuls 30 % des répondants
s’étaient dits prêts à voter pour Poutine en cas d’élection imminente. Beaucoup de Russes n’aiment
pas Poutine.
G. R. — Alexeï Navalny est-il populaire en Russie ?
S. G. — C’est difficile à dire. N’oublions pas qu’en 2018 Navalny a été écarté de la course à la
présidentielle malgré la décision du Conseil de l’Europe en ce sens (31). Sa candidature avait été

invalidée parce que Poutine avait peur de lui. Personne n’a oublié que, lors des élections pour la mairie
de Moscou en 2013, alors que les pronostics lui promettaient de plafonner à 2-3 %, il a obtenu 27 %
des suffrages et a failli se retrouver au second tour. Il ne faut pas sous-estimer son potentiel. Mais
aujourd’hui, il est en prison et il lui est chaque jour de plus en plus difficile de communiquer avec le
monde extérieur.
G. R. — Vous connaissez bien Navalny. Saviez-vous qu’il voulait rentrer en Russie après s’être remis,
en Allemagne, de la tentative d’empoisonnement qui avait failli lui coûter la vie ? Se doutait-il qu’il
allait être arrêté et jeté en prison dès son retour ?
S. G. — Je savais qu’il voulait revenir et je n’avais même pas essayé de l’en dissuader, c’était inutile.
Pour lui, la question ne se posait pas. Savait-il qu’il allait se retrouver en prison ? Non, il ne le savait
pas avec certitude. Mais il savait que sa vie était en danger et qu’il prenait de gros risques en rentrant.
G. R. — Pourquoi est-il toujours en vie ? Est-il retenu en otage ou gardé comme monnaie d’échange
?
S. G. — Je ne sais pas. Poutine ne prend pas de décisions brusques tant qu’il n’en voit pas la nécessité.
Pour l’instant, il estime que Navalny ne représente pas de menace majeure pour lui, et il ne va pas plus
loin. On sait toutefois que Navalny est maltraité en prison, on dit même qu’il est intoxiqué par un
poison lent… C’est tragique. Mais il n’est pas brisé. Il continue à lire, à écrire, à s’exprimer dans la
mesure du possible. Poutine est assez imprévisible, on peut s’attendre à tout. Peut-être a-t-il l’intention
de l’échanger. Contre qui ? Je l’ignore. Mais j’espère que cela va se produire.
G. R. — Vous avez décrit le scénario de fin de guerre qui vous semble être le plus souhaitable, tout en
reconnaissant qu’il est peu probable. Y a-t-il d’autres scénarios, plus probables, qui seraient
acceptables ?
S. G. — On peut imaginer qu’aucune partie n’avance plus et que le conflit se fige sur la ligne de front.
On peut imaginer, aussi, que la contre-offensive ukrainienne s’interrompe et qu’elle reprenne l’année
prochaine, renforcée par les F-16 que Kiev aura reçus d’ici là. On peut imaginer le scénario coréen :
un gel du conflit sans véritable accord de paix. Il est également possible que l’Ukraine ne parvienne
pas à récupérer toutes ses terres mais reste un État démocratique qui intégrera l’UE d’ici quelques
années.
Pour ce qui est de l’avenir de la Russie, on peut envisager que Poutine disparaisse d’une manière ou
d’une autre, que ses successeurs comprennent que les sanctions nuisent au pays et qu’ils négocient
avec l’Occident. C’est l’hypothèse la plus optimiste. Mais on peut aussi craindre que ceux qui
viendront après Poutine seront des militaires brutaux qui feront de la Russie une seconde Corée du
Nord. Ce n’est pas exclu…
G. R. — Concernant l’adhésion de l’Ukraine à l’UE, nombre d’observateurs pensent qu’elle est
désirable du point de vue moral, mais très difficile à atteindre étant donné la taille du pays (près de 40
millions d’habitants), sa grande fragilité économique et d’autres problèmes structurels, dont la
corruption…
S. G. — Il ne faut pas exagérer les difficultés. Économiquement, l’Ukraine se trouve là où la Pologne
se trouvait il y a trente ans. Durant cet intervalle, la Pologne a triplé son PIB par habitant. Pourquoi
l’Ukraine en serait-elle incapable ? Bien sûr, il faut qu’elle mène un travail important en amont : des
réformes, la lutte contre la corruption, etc. L’adhésion, ce n’est pas pour demain. Mais d’ici dix ans,
cela me semble tout à fait envisageable. De toute façon, les réformes d’assainissement, si je puis dire,
sont déjà en cours (32) et elles vont s’amplifier. Une large part des aides internationales accordées au
régime de Kiev dépendent de ses progrès en matière de lutte contre la corruption et des réformes mises
en œuvre. En vérité, elle n’a pas d’autre choix que d’avancer sur le chemin de l’intégration
européenne.
G. R. — La haine réciproque a atteint un tel niveau que le rétablissement de relations cordiales entre
la Russie et l’Ukraine vous semble-t-il imaginable à moyen terme ?
S. G. — Oui, aujourd’hui on voit beaucoup de haine. C’est logique. Mais si, après Poutine, la Russie
se transforme en un pays démocratique normal, les relations seront rétablies, tôt ou tard. De la même
manière que l’Allemagne post-Hitler a rétabli de bons rapports avec des pays auxquels elle avait livré
des guerres épouvantables, comme la France et l’URSS. La mémoire de la grande guerre patriotique
(1941-1945) est omniprésente dans la société russe, et pourtant les relations avec les Allemands se
sont normalisées dès les années 1970. Elles ont même été, depuis, moins tumultueuses que les
relations avec les Britanniques, qui avaient été nos alliés durant la guerre. La normalisation a demandé

du temps, mais elle s’est faite.
(1) Mis en place par Volodymyr Zelensky, le groupe Yermak-McFaul réunit des experts ukrainiens,
américains et russes (dont Sergei Guriev). Il est chargé d’élaborer des mesures de restriction contre la
Russie et de traquer ceux qui les contournent. Le groupe, dont le site est accessible à l’adresse
https://fsi.stanford.edu/working-group- sanctions, est co-dirigé par Andriï Yermak, le chef de cabinet
de Volodymyr Zelensky, et Michael McFaul, ancien ambassadeur des États-Unis en Russie (2012-
2014). Lire : Lucas Minisini, « Le comité sur les sanctions qui inquiète Moscou », Le Monde, 26
février 2023. L’article évoqué ici par Sergei Guriev s’intitule « Working Group Paper #14 Using
Energy Sanctions to Shorten the War » et a été publié le 14 septembre 2023 (https://fsi9-prod.s3.us-
west-1.amazonaws.com/s3fs-public/2023-09/working_ paper_14_-_using-energy-sanctions_09-04-
23.pdf).
(2) Lire : « Oleg Tinkov, l’ex-milliardaire qui renonce à la nationalité russe par opposition à la guerre
en Ukraine», Vanity Fair, 2 novembre 2022.
(3) « Guerre en Ukraine : le cofondateur du Google russe Yandex condamne une offensive « barbare »,
Challenges.fr, 10 août 2023. Arkadi Voloj, qui vit en Israël depuis 2014, fait l’objet de sanctions de
l’UE depuis le début de la guerre en Ukraine. Ces sanctions n’ont pas été levées à ce jour : « EU Set to
Lift Sanctions on Two Russians Soon, But Not Yandex’s Volozh for Now », Bloomberg.com, 12
septembre 2023.
(4) Les sanctions secondaires visent non pas le pays ciblé, mais les pays et entreprises qui l’aident à
échapper aux effets des sanctions adoptées à son endroit.
(5) « Putin should beware the cost of war with Ukraine », Financial Times, 26 janvier 2022.
(6) Fabrice Nodé-Langlois, « En pleine guerre, l’Ukraine livre encore du gaz russe », Le Figaro, 2
juillet 2023.
(7) En novembre 2021, 40,1 % du gaz importé par l’ensemble des pays de l’UE provenaient de Russie.
Cette part est tombée à 12,9 % en novembre 2022. Parallèlement, les importations de GNL américain
ont augmenté de 143 % pour s’établir à 40,2 % des importations totales de gaz par l’UE. Juliette Le
Chevallier et Océane Caillat, « L’Europe s’est-elle vraiment passée du gaz russe ? On fait le point »,
Ouest France, 12 juillet 2023.
(8) « India To Offer Russia to Invest Trapped Rupees, Lavrov Says », Bloomberg. com, 10 septembre
2023.
(9) Le dernier sommet des BRICS, tenu à Johannesburg du 24 au 26 août 2023, a été marqué par
l’annonce de l’élargissement de cette organisation, qui réunissait jusqu’ici le Brésil, la Russie, l’Inde,
la Chine et l’Afrique du Sud, à six pays supplémentaires : l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis,
l’Iran, l’Égypte, l’Éthiopie et l’Argentine.
(10) Huileng Tan, « Even a Russian-cofounded bank can’t fund new projects in the country — and it
shows just how financially isolated the country is », Businessinsider. com, 27 juillet 2023.
(11) Voir, par exemple, cette interview de l’économiste Camille Macaire : « Monnaie commune des
Brics : la fin du roi dollar ? », Le Point, 23 août 2022.
(12) William Burns et Jake Sullivan, respectivement directeur de la CIA et Conseiller à la sécurité
nationale des États-Unis. Lire : « CIA Chief Meets With Russian Counterpart in Turkey », Wall Street
Journal, 14 novembre 2022.
(13) Missiles antichars d’une portée de 2,5 km, dont les États-Unis ont fourni plusieurs milliers
d’unités à l’Ukraine depuis le début de la guerre. « Le Javelin, arme antichar symbole de la résistance
ukrainienne », Le Point, 16 mars 2022.
(14) Les frontières internationalement reconnues de l’Ukraine sont celles de l’ancienne république
socialiste soviétique d’Ukraine, devenue indépendante en 1991. En 2014, la Russie a illégalement
annexé la péninsule de Crimée et armé des séparatistes qui ont pris le contrôle d’une partie des régions
ukrainiennes de Donetsk et de Lougansk, y proclamant des « républiques populaires ». De 2014 à
2022, le territoire ukrainien a donc été effectivement amputé de la Crimée et des territoires des «
républiques populaires ». Enfin, depuis l’agression de février 2022, la Russie s’est emparée de
plusieurs zones ukrainiennes supplémentaires dans l’est et dans le sud du pays.
(15) Militaire de carrière ayant notamment participé aux guerres de Transnistrie et de Tchétchénie
dans les années 1990, Igor Guirkine, plus connu sous le pseudonyme de Strelkov, a également été un
agent du FSB. En 2014, on le retrouve dans le Donbass, où il joue un rôle important dans

l’organisation militaire des troupes séparatistes, armées et équipées par la Russie. Il sera brièvement
ministre de la Défense de l’autoproclamée république populaire de Donetsk. Le gouvernement
néerlandais l’a mis en cause pour sa responsabilité dans la destruction en vol, le 17 juillet 2014, de
l’avion MH17 de la Malaysia Airlines, qui reliait Amsterdam à Manille et à bord duquel se trouvaient
298 personnes. Il est condamné à la prison à perpétuité par contumace par un tribunal de La Haye le
17 novembre 2022. Entretemps, il est tombé en disgrâce aux yeux du Kremlin et est rentré en Russie.
Devenu l’une des personnalités favorites de l’extrême droite russe, il se montre très actif sur les
réseaux sociaux, défendant une ligne radicale et critiquant souvent les autorités russes pour leur
passivité face à l’Ukraine. Ces critiques continueront et s’amplifieront même après le début de la
guerre, Strelkov jugeant que l’armée russe est mal organisée et mal équipée, et se faisant l’écho du
mécontentement des soldats. Il est arrêté en juillet 2023 pour « extrémisme » et se trouve depuis
derrière les barreaux, dans l’attente de son procès.
(16) La journaliste d’extrême droite Daria Douguina, fille du théoricien de l’eurasisme Alexandre
Douguine, a trouvé la mort dans l’explosion de sa voiture près de Moscou le 21 août 2022. Vladlen
Tatarsky, un très populaire blogueur militaire ultra- nationaliste, a été tué dans un attentat à la bombe
dans un café de Saint-Pétersbourg appartenant à Evgueni Prigojine, le 2 avril 2023. Enfin, l’écrivain
Zakhar Prilépine, qui se targuait d’avoir personnellement tué des Ukrainiens au front et était connu
pour son maximalisme sur la question ukrainienne, a été grièvement blessé le 7 mai 2023 quand une
bombe a fait sauter la voiture qu’il conduisait, dans la région de Nijni-Novgorod. Son garde du corps,
qui se trouvait sur le siège du passager, n’a pas survécu. La Russie a imputé ces trois attentats aux
Ukrainiens et aux Occidentaux. Kiev et les chancelleries des pays de l’Otan nient toute implication,
pointant vers des querelles internes à l’extrême droite russe ou accusant le FSB d’être derrière ces
explosions — soit afin de souder leur population autour de l’image de ces trois
« martyrs », soit afin d’envoyer un message à l’extrême droite russe, devenue trop critique à l’égard du
Kremlin.
(17) Plusieurs commandants des autoproclamées républiques populaires de Donetsk et de Lougansk
ont été tués dans des attentats depuis 2014, y compris Alexandre Zakhartchenko, « président » de la
DNR, assassiné dans un café de Donetsk le 31 août 2018. Pour une liste détaillée, voir : « Inglourious
Basterds », Unian, 1er septembre 2018.
(18) Ces trois figures de l’opposition démocratique ont été condamnées à de très lourdes peines de
prison : Alexeï Navalny, qui était emprisonné depuis 2021 et purgeait une peine de neuf ans pour «
escroquerie », a été condamné à dix-neuf années supplémentaires en août 2023 pour « extrémisme ».
Ilia Iachine a été condamné à huit ans et demi de prison en décembre 2022 pour « diffusion de fausses
nouvelles ». Vladimir Kara-Mourza a été condamné à vingt-cinq ans de prison pour « haute trahison ».
Lire : Yannick Van Der Schueren, « Kara-Mourza, Navalny, Iachine, coupables ! Oui, mais de quoi ?
», La Tribune de Genève, 28 avril 2023.
(19) Lire : « «It Ends in Hell» : Another Remarkable Leaked Phone Call Between Two Russian
Businessmen », Kyiv Post, 26 avril 2023.
(20) « L’Italie gèle le super-yacht Schéhérazade qui appartiendrait à Vladimir Poutine », Forbes
France, 9 mai 2022.
(21) Sophia Hall, « Sudden fatalities and falling from windows : The high-profile suspicious Russian
deaths since the invasion of Ukraine », LBC.co.uk, 30 juin 2023. La page Wikipedia « Suspicious
deaths of Russian businesspeople (2022–2023) » recense une trentaine de morts violentes, aux
circonstances pour le moins troubles, de membres de l’élite russe depuis le 24 février 2022. La
personnalité la plus fameuse de cette liste est Ravil Maganov, président du conseil d’administration de
Lukoil, premier producteur de pétrole en Russie, tombé le 1er septembre 2022 d’une fenêtre du
sixième étage de l’hôpital du Kremlin où il était soigné.
(22) Nikolaï Patrouchev (né en 1951) est un proche de Vladimir Poutine, né comme lui à Leningrad et,
comme lui, agent du KGB à l’époque soviétique. Il succède à Poutine à la tête du FSB en 1999 et
conserve ce poste jusqu’en 2008. Depuis, il préside le Conseil de sécurité de la Fédération de Russie,
et publie régulièrement des textes à l’idéologie ultra-nationaliste très prononcée. Lire : Alexis
Feertchak, « Guerre en Ukraine : les extravagantes et inquiétantes théories géopolitiques de Nikolaï
Patrouchev », Le Figaro, 5 mai 2023.
(23) Vladislav Inozemtsev, « L’exode du siècle : une nouvelle vague d’émigration russe »,
Russie/Eurasie/Visions, n°147, IFRI, juillet 2023.

(24) En août 2020, Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 1994, se fait réélire pour un sixième
mandat de président à l’issue d’un scrutin empreint de nombreuses irrégularités et fraudes.
L’opposition descend en masse dans la rue. La répression est féroce : des milliers de personnes sont
arrêtées et subissent des violences dans les commissariats, les condamnations à de longues peines de
prison pleuvent, et bon nombre de Biélorusses prennent le chemin de l’exil.
(25) Créé le 5 juillet 1922 à l’initiative de Fridtjof Nansen, premier haut-commissaire pour les réfugiés
de la Société des Nations, le « passeport Nansen » était réservé à l’origine aux réfugiés de Russie
fuyant la terreur rouge et/ou la famine soviétique de 1921-1922. Il est étendu aux Arméniens qui fuient
le génocide en 1924, puis, en 1933, aux Assyriens et autres minorités fuyant l’ex-Empire ottoman. Il
est considéré comme le premier instrument juridique utilisé dans le cadre de la protection
internationale des réfugiés.
(26) Le texte a été publié sur le blog d’Alexeï Navalny le 20 janvier 2023, après avoir été transmis par
le détenu à son avocat. Traduction française : « Navalny : les 15 thèses d’un citoyen russe », Le Grand
Continent, 21 février 2023.
(27) Pour une présentation du comité d’action, voir son site https://ruskd.com/en/ La déclaration dont
parle Sergei Guriev est ici : https://ruskd.com/en/ensure-ukraine- win/
(28) « Russian opposition convenes in Berlin, signs joint declaration of political goals. Navalny’s
Anti-Corruption Foundation abstains », Meduza, 1er mai 2023.
(29) Voir la vidéo diffusée par l’APCE : « Gennady Gudkov and Ekaterina Shulmann on the problems
faced by Russians living in exile », https://www.youtube.com/ watch?v=DQpCO1QMbJc
(30) L’installation d’un VPN (Virtual Private Network) sur un smartphone, une tablette ou un
ordinateur peut permettre d’accéder aux contenus interdits dans le pays où l’on se trouve. Depuis le
début de la guerre et l’intensification de la censure en Russie, le nombre de téléchargements de VPN a
explosé dans le pays. Sylvain Tronchet, « « Je l’utilise principalement pour accéder aux sites étrangers
désormais bloqués » : le succès des VPN en Russie », FranceTVInfo, 21 août 2023.
(31) « Le Conseil de l’Europe veut que Navalny participe à la présidentielle russe »,
Ouest France, 22 septembre 2017.
(32) Marc Nexon, « Corruption en Ukraine : l’autre guerre de Zelensky », Le Point, 10 août 2023.